Introduction

Trois individus, trois générations, trois médias. Une jeune journaliste nordiste aux doigts bleuis par l’encre, un brandisseur chevronné de micro originaire des Alpes-Maritimes et un génie italien du diaphragme et de la lentille. Trois profils réunis autour d’un projet unique, de travailler dans les quartiers en contre-plongée. De redonner la parole aux gens qui font ces quartiers, qui y habitent, qui y grandissent.

Surtout depuis les révoltes urbaines de 2005 et leur traitement médiatique, le travail journalistique en banlieue pose question. Accusation de déformation de la réalité de la part des habitants de ces quartiers, aux premières loges pour percevoir le décalage entre ce qu’ils vivent au quotidien et ce qu’ils voient sur leur écran à 20h, auto-critique des journalistes mais aussi instrumentalisation politique des médias par agenda imposé. En 2005 donc, après la course aux voitures brûlées est venu le temps du recul, de la réflexion, de l’enquête, et en marge des médias dominants sont apparus, nés d’un appétit de contenu inassouvi, les médias dits « de la diversité », Bondy Blog en tête. Certains grands journaux, comme Le Monde, ont fait le choix de spécialiser un journaliste sur les questions liées à la banlieue. D’autres refusent la segmentation. La réalité des quartiers populaires renvoie à un choix de société décidé politiquement. Les médias cristallisent ce rapport, construisant une certaine image de la banlieue dans la conscience collective des français, ces électeurs, ces employeurs, ces citoyens. Les médias ne sont pas tout, leur responsabilité n’est pas totale mais elle reste réelle. Les médias peuvent forger une représentation honnête ou fantasmée, ils peuvent apporter du grain à moudre à la réflexion ou relayer des poncifs politiciens, ils peuvent faire le jeu de la peur et gonfler leurs ventes ou préférer jouer la carte d’un quotidien morne mais chargé de sens.

Alors comment travailler autrement dans ces quartiers populaires ? Comment aller au plus près des gens, comment aller chercher cette parole populaire sans la déformer, sans substituer des réponses aux questions ? Notre choix a été d’aller chercher une parole construite collectivement, après un mûr processus de réflexion. Éviter de brandir un micro dans une cage d’escalier ou au marché et aller plutôt chercher, dans tel centre social, ces habitants réalisant un documentaire sur la vie quotidienne de leur quartier. Aller chercher, dans tel centre de prévention, ces jeunes étudiants qui ont monté un collectif de lutte contre les discriminations. Aller chercher, dans telle ville, cette association d’habitants qui tente de créer un espace pour l’expression d’une parole citoyenne. Aller chercher cet artiste, qui a mûri sa pensée par la réflexion sociologique, qui l’a éprouvée par le militantisme et exprimée par le rap et les plateaux télé. Ce parti pris du collectif et du construit s’avère être aussi celui du cadré. Une matière bien plus riche, mais révélatrice d’obstacles. Peut-être de manière plus évidente que l’interview réalisée à l’aveugle, au hasard des rencontres individuelles, notre approche nous a forcés à organiser des réunions collectives de présentation de notre travail aux habitants, aux responsables des associations, des centres sociaux ou centres de prévention. Pour, dans un premier temps, nous rendre compte de la défiance des habitants et des structures sociales les accompagnant envers les médias. Et dans un second temps, nous rendre compte de l’encadrement de la parole populaire par les structures sociales et surtout, en filigrane, son contrôle par les politiques locaux. La parole populaire, la matière grise née des tours en béton fait peur, car elle dit la vérité. D’un point de vue politique, il faut montrer qu’on permet son existence, mais ne jamais desserrer l’étau. 

Ces obstacles nous ont souvent questionnés, mais finalement renforcés dans l’idée que notre démarche pointait du doigt une part de vérité dérangeante. Une vérité tout simple, celle de ceux qui la vivent au quotidien. Ces hommes, ces femmes, ces étudiants, ces artistes, ces réalisateurs, ces coiffeurs, ces chauffeurs de taxi, ces éducateurs sportifs, ces entrepreneurs évoquent leur réalité, sans fard, avec le recul de leur réflexion. Ils questionnent les choix journalistiques, ils questionnent leurs propre consommation médiatique, ils questionnent le positionnement politique, local et national, autour des quartiers et leurs propres choix électoraux, ils questionnent des discriminations territoriales, sociales et raciales, des pratiques policières humiliantes, ils questionnent l’impact des productions médiatiques sur leur vie de tous les jours, de l’emploi au logement en passant par les loisirs. Ces questionnements, ces réflexions sont révolutionnaires, au sens où ils bouleversent l’ordre établi de nos représentations. Soudain, les habitants des quartiers tendent un miroir aux médias, aux politiques et à la France, décryptant pour elle les conséquences d’une stigmatisation poussée de près de 10 millions de ses fils et filles.

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