Saïd Bouamama

 

 

Saïd Bouamama : Exister, c’est exister politiquement

Depuis plusieurs années, Saïd Bouamama intervient en tant que sociologue dans le cadre de groupes de parole d’habitants dans divers centres sociaux de la région,  notamment à  Condé-Sur-l’Escaut. Rapport aux médias, relations intergénérationnelles, mémoire de la mine, les thèmes sont divers mais se rejoignent tous sur le constat d’un besoin d’échange, de dialogue et de réflexion collective dans les quartiers populaires.

S’emparer de la question des médias L’an dernier, des groupes de parole ont été mis en place au centre social de Condé autour du traitement médiatique des quartiers populaires. On a discuté autour d’émissions télé sur les personnes âgées, les jeunes, le chômage, on a échangé sur ce qui paraissait choquant, caricatural, et chacun a pu développer ses expériences et ses arguments devant les autres… Si dans chacun des quartiers on mettait en place ce type de dynamique, il y aurait un changement de société indiscutable, ça deviendrait révolutionnaire. Les médias sont un pouvoir, car ils forgent les représentations des gens envers certaines catégories de population, envers certains territoires. Comment s’emparer de cette question des représentations ? La citoyenneté, c’est quand le citoyen se fait pouvoir. Exister, c’est exister politiquement. Pour y parvenir, on peut influencer les médias en proposant une parole autre, comme l’a montré l’expérience du Bondy blog. On peut aussi peser sur une politique municipale, par le biais de cahiers de doléance. On peut aussi investir soi-même la sphère politique, en créant des listes autonomes, en s’impliquant. En filigrane, un franc ras-le-bol à l’égard de ceux qui « parlent pour nous ». Et pour chacune de ces modalités d’action, on trouve des citoyens qui ne se limitent plus au vote pour influencer la sphère de la cité.

Rêver collectivement

Au centre social de Condé-Sur-l'Escaut, depuis un peu plus d’un an, on essaie de rêver collectivement. A partir d’un dialogue autour de la mémoire de la mine, on est parvenus à changer les regards, les idées reçues entre les générations, à aborder des problématiques très actuelles. Si l’on se questionne sur l’origine de la souffrance humaine, plusieurs éléments entrent en jeu. D’abord l’incompréhension : « Je ne comprends pas ce qui m’arrive ». L’enjeu est de tenter ensemble de produire de l’explication sur la réalité. Dans une société autre, les médias pourraient, devraient jouer ce rôle de réflexion, de recul. Mais aujourd’hui, la réalité médiatique est majoritairement celle d’une stigmatisation de toute une catégorie de la population, les habitants des quartiers populaires, majoritairement issus de l’immigration.  Le leitmotiv, c’est la « crise de la citoyenneté ». Or durant notre démarche, on n’a jamais manqué de monde dans les groupes de parole. Ce qui nous amène à la deuxième source de la souffrance, l’isolement. En collectif, on compare les vécus, on arrête avec la culpabilisation du « j’en suis là parce que je suis nul ». On permet du lien social pour mettre fin à la dévalorisation. Le travail mené collectivement à Condé a fait renaitre l’idée qu’ « autre chose est possible ». Si l’utopie d’hier est la réalité d’aujourd’hui, pourquoi n’en serait-il pas de même pour demain ?

La parole populaire fait peur

Les financeurs, les institutionnels ont ici une posture ambiguë. Ils soutiennent ce type d’initiatives, mais tout est fait pour que leur portée soit limitée. Ce sont des bricolages financiers à répétition pour quelques centaines d’euros. Tout le monde parle de citoyenneté, d’expression des quartiers, mais pour avoir les financements, il faut pouvoir mettre à l’avance par écrit tout le contenu des séances à venir. Dans une démarche de prise de parole citoyenne, cela n’a aucun sens : en aucun cas elle ne doit être définie et cadrée à l’avance. Des expériences comme Télécité, dans la région, ont eu un effet réel sur les trajectoires individuelles.  Mais d’une année à l’autre, il est impossible d’évaluer l’utilité sociale réelle des actions engagées. Aujourd’hui, on peut commencer à évaluer l’impact des « ateliers de l’avenir » mis en place il y a 15 ans, en voyant les choix opérés par les jeunes investis à l’époque. Mais quand on parle de décompte des participants, on est à côté de la plaque. D’un côté, il y a un besoin de lien social, et de l’autre, une logique administrative qui découpe tout par années et par résultats chiffrés. Avec le recul socio-politique, on se rend compte que nous sommes dans une société qui parle des milieux populaires pour se légitimer, mais qui a peur de leur existence réelle. Quand ça vient d’en bas, ça se politise, inévitablement. Dans le discours politique et médiatique, on est passés d’une représentation des quartiers populaires par le prisme de la solidarité à celui de la sauvagerie, de l’ignorance. Or dans ces quartiers, il y a encore des travailleurs, une culture populaire et une revendication des racines. Les mines sont fermées, mais l’idéal de solidarité a été transmis, même si l’on n’arrive pas toujours à le faire vivre. Il y a une réelle utilité sociale de créer des espaces temps où les gens peuvent échanger, se former un esprit critique. Le problème aujourd’hui, c’est de fédérer ces initiatives pour être audibles, pour peser.  Ce qu’on trouve derrière ce blocage, c’est la peur des élus qui ne veulent pas être forcés à se positionner par rapport à une parole populaire massive.

 


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