Julie Sedel

 

Julie Sedel, maitre de conférences en sociologie et en science politique à l’université de Strasbourg. Auteur de l’ouvrage « La Banlieue et les médias » INA/Le Bord de l’eau, 2009.

La banlieue et les médias, comment a débuté votre travail ?

J’ai commencé l’enquête par Gennevilliers où un scandale était intervenu et qui avait fait l’objet d’un petit papier dans Télérama et dans Le Monde. La ville avait décidé de porter plainte contre la chaine France 2 pour atteinte à l’image de la commune à la suite d’un reportage sur les missions de fidélisation des CRS dans les cités et diffusé dans l’émission Mots croisés. J’ai rencontré les journalistes qui avaient réalisé ce reportage et de fil en aiguille, j’ai atterri dans le quartier filmé à Gennevilliers. J’ai également étudié, en contrepoint, le cas d’une association qui ripostait à la suite de la diffusion d’un reportage sur l’insécurité et les bandes de jeunes diffusé sur France 2.

Je me suis intéressée aux relations entre les acteurs locaux, élus, associations, et les journalistes de presse nationale et régionale (Le Parisien). J’ai montré que ces relations étaient ambivalentes. Les journalistes occupent une position centrale dans l’espace public, ils peuvent être à la fois décriés et donc évités pour mettre l’accent sur un aspect jugé stigmatisant de l’identité du « groupe », mais perçus comme une ressource permettant, par exemple, d’interpeller les élus au sujet d’un problème, ou pour mettre en valeur telle action...

Egalement, l’étude de ripostes à des reportages a montré qu’il était très difficile de subvertir les cadres imposés. Par exemple, le travail des responsables de la communication dans les municipalités étudiées consiste à montrer des aspects « positifs » des quartiers, mais ces derniers sont définis en fonction de l’image médiatique « négative », contribuant ainsi à renforcer finalement la domination symbolique. Pour le dire autrement, c’est toujours par rapport à cette image dominante, proche du sens commun, que l’on tente de définir celle des populations qui vient dans les grands ensembles. Il y a bien des acteurs qui tentent d’imposer des définitions concurrentes des quartiers d’habitat social, mais j’ai l’impression qu’ils se heurtent aux mêmes problèmes.

Rappelons en effet que les « banlieues » ne constituent pas un groupe homogène, outre la pluralité des situations, il y a aussi des usages pluriels de l’espace et des logiques de peuplement différentes en fonction des quartiers. Par ailleurs, pour qu’il y ait un groupe, il faut qu’il y ait des agents qui travaillent à la production de ce groupe, or, beaucoup de militants des quartiers ont quitté les lieux. Enfin, les problèmes enregistrés dans l’espace du quartier ont des causes qui se trouvent ailleurs que dans ces quartiers et qui sont invisibles – je renvoie à l’article « effet de lieu » de P. Bourdieu paru dans La Misère du Monde.

Mais surtout, l’un des effets à mon sens produit par les médias est de déplacer la lutte du terrain de l’action politique à celui de l’image, du symbolique, terrain peut-être moins coûteux en termes de moyens. Le problème, c’est que ces représentations des banlieues résultent de conditions sociales de possibilités de production particulières. Elles renvoient à une réalité mesurable, observable – la dégradation des conditions de vie, les mécanismes de ségrégation social, ethnique et spatial-, résultent de choix politiques (ou de non choix). Ces conditions sont aussi à rechercher dans le dispositif de production de l’image médiatique qui a subi plusieurs transformations importantes : restrictions budgétaires qui rétrécissent la marge de manœuvre des journalistes, qui réduisent le temps pour faire des reportages, les moyens pour les réaliser...

Banlieues, médias et police, quelles relations ?

Ce que j’ai effectivement pu observer d’après les témoignages recueillis auprès de journalistes, c’est que la police est un acteur  incontournable pour beaucoup d’entre eux sur le traitement des quartiers. D’abord, la plupart des journalistes qui traitent des quartiers le font au prisme des faits divers et ils ont pour source principale la police et la justice. Par ailleurs, la police se propose de protéger les journalistes notamment ceux qui ont une caméra. Et puis, la police diffuse dans le débat public des catégories comme « violences urbaines » qui entrent en contrebande dans le langage courant et qui influent la vision que l’on peut avoir des banlieues. La version policière est souvent la plus à même d’être relayée et c’est souvent ce que reprochent les habitants de banlieues, notamment les jeunes, à l’occasion de procès. C’est par exemple ce qui a été reproché aux journalistes au moment des émeutes de Clichy-sous-Bois, de relayer la version gouvernementale et policière. Ce qui montre bien malgré tout le poids de cette institution sur le travail journalistique. Certains journalistes sont  très critiques vis-à-vis de ça. Ils s’en rendent tout à fait compte, et essayent de s’en dégager. Un journaliste du Parisien m’a dit que ce n’est pas son genre de relayer la version de la police bien qu’il soit amené à le faire dans son travail.

Comment ont réagi les journalistes à la lecture de votre ouvrage ?

Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est qu’un journaliste m’a contactée à la suite d’entretiens de presse concernant le livre et a témoigné, mais de façon confidentielle, du fonctionnement de de sa rédaction. Il m’a semblé que certaines conditions étaient favorables à sa réception pour différentes raisons. D’abord, il y a une critique qui a surgi au moment des « émeutes » d’octobre-novembre 2005, et qui s’est institutionnalisée dans des postes et des financements, à travers, par exemple la mise en place de commissions gouvernementales (« Médias et diversité », 2009), le soutien à des initiatives telles que Ressources urbaines, Bondyblog. A côté du recrutement de jeunes « de banlieue » et/ou de l’ouverture de classes spéciales dans les écoles de journalisme à destination de ces populations, plusieurs médias ont également communiqué sur le fait qu’il pouvaient traiter autrement des classes populaires urbaines, qu’au seul prisme des faits divers de délinquance, en développant des émissions, ou, en ouvrant, c’est le cas d’un média, une antenne « en banlieue » (France 3-Ile de-France). Il faudrait au passage pouvoir véritablement quantifier ces initiatives qui restent malgré tout assez marginales. Egalement, il y a un mouvement du journalisme public, citoyen ou civique qui est apparu dans les années 1980 aux Etats-Unis – impulsé par des universitaires – qui prône une prise en considération  du public, la participation des citoyens à la production de l’information, une forme de réflexivité du journaliste sur son travail,  la notion de responsabilité. Le journaliste doit être plus responsable et ne pas seulement traiter de l’information en montrant les trains qui déraillent. Tout ce mouvement là s’est importé en France et produit des effets. Un de ces effets, c’est peut-être de créer des conditions favorables à la réception de ce livre auprès  des institutions et des journalistes qui participent de ce processus de « réparation symbolique », et dont il importe de souligner, pour ces derniers, du moins, qu’ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la profession.

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