Club de La Presse

Et du côté des journalistes ?

Fin 2010, un débat est organisé au club de la presse du Nord-Pas-de-Calais, autour de la pratique journalistique dans les quartiers populaires de la région. Chez Nord Eclair, quotidien régional, l’initiative « quartier libre » s’arrête, une fois par mois et l’espace de trois pages, sur un quartier de Lille, Roubaix ou Tourcoing. A la troisième saison, une dizaine de zones ont déjà été traitées.  Samir Heddar et Jean-François Rebischung représentent le journal et son choix d’arrêter le chronomètre de l’actualité pour comprendre les enjeux d’un quartier.  Canal FM, radio locale associative, a réalisé une série d’émissions sur les quartiers ANRU de la zone Sambre-Avesnois. Sur 5 sites, 10 fois 20 minutes d’instantané sonore. La radio anime également un  atelier de formation aux médias dans les prisons. Le crédo reste le même partout : donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Bruno Reguet et Francine Augier-Rey représentent cette démarche et détaillent notamment un documentaire sonore de 52 minutes,  réalisé sans commentaire, sur le quartier du 8 mai en attente de destruction, à Aulnoye-Aymeries. Liberté Hebdo, hebdomadaire  communiste de la région, propose une approche alternative de l’actualité, préférant le temps de l’enquête et de la parole populaire à la course aux faits divers. Ludovic Finez en représente les choix éditoriaux.

Vendre, sans le sensationnel. A Nord Eclair, Quartier Libre est la preuve que le sensationnel n’est pas seul à faire vendre. Le fait de s’arrêter un instant sur un quartier porte aussi ses fruits. Le jour de parution, avec une campagne d’affichage massive sur les points de vente du quartier concerné, les ventes accusent jusqu’à + 120%. Si lorsque le journaliste arrive, la question reste « mais qu’est-ce que vous venez faire chez nous ? », on constate qu’à l’arrivée, les gens sont demandeurs à ce que l’on s’arrête une minute sur la réalité de leur quotidien. Ils restent très intéressés par  leur quartier et ses enjeux en termes de commerce, d’emploi, de sécurité, de logement…

Arrêter le chronomètre deux secondes. La réaction première des journalistes face à ce genre de démarche est souvent « les quartiers, on y va déjà ». Effectivement, la presse locale, et surtout Nord Eclair, est présente dans les quartiers, sa zone couvrant particulièrement Roubaix et Tourcoing. Mais le plus souvent en restant absorbés par l’actualité, en s’arrêtant l’instant d’une manifestation particulière, d’une démarche individuelle, sans vision globale. Quartier libre propose une immersion, permet d’arrêter le chronomètre deux secondes. Tout cela, bien sûr, en effectifs constants, reposant sur beaucoup de bonne volonté des équipes.

Changer de prisme. L’initiative permet de revenir globalement sur des problématiques traitées le plus souvent épisodiquement. Comme la rénovation urbaine, abordée souvent par le double prisme des conférences de presse du bailleur d’un coté et de l’autre, la réaction des associations de locataires. Avec Quartier Libre, le journaliste peut creuser d’avantage et percevoir les enjeux à l’échelle d’un quartier. Les lecteurs attendent cette prise de recul. Sans tabou, les journalistes abordent les questions économiques, culturelles, sécuritaires, mais pas seulement par le prisme fait divers. Ni par le prisme politique, largement développé au quotidien dans les colonnes du journal. Aller vers les habitants, vers ceux qui restent noyés dans la masse. A la fin de la lecture, les habitants doivent se dire « Oui, ce quartier, c’est exactement ça ».

Se dédouaner ? Ludovic Finez, de Liberté Hebdo, se questionne : cette approche mensuelle n’est-elle pas finalement une façon pratique de se dédouaner du traitement quotidien de l’info, axée sur le fait divers sensationnaliste ? Prendre le temps de l’analyse et du recul une fois par mois, et au jour le jour, mettre en scène des faits divers sanglants, les placer premiers dans la hiérarchie de l’info. Pour Samir Heddar, rédacteur en chef adjoint de Nord Eclair, on ne peut effectivement pas éviter les faits divers. « En termes de ventes, ça cartonne ». Après, c’est une question d’équilibre. Il y a la façon de les traiter : la plus simple possible, s’en collant aux faits, ne faisant pas durer l’affaire si l’on n’a plus rien à apporter en terme d’information.

Comment va-t-on dans les quartiers ? A Nord Eclair, les localiers sont en charge de Quartier Libre. Ils ont donc déjà un ancrage important dans la zone en question. Ils savent toujours trouver une clé, une porte d’entrée pour tirer le fil. Sinon, le journaliste peut toujours se raccrocher à des temps forts du quartier : la sortie des écoles, le marché, le bistrot. La presse régionale, par son caractère local, garde toujours à l’esprit qu’il y a des gens, des êtres humains derrière les noms des articles. Ludovic Finez rappelle que l’accueil réservé aux journalistes dans les quartiers dépend du moment, du contexte, mais aussi de ce qu’on a écrit la veille dans les journaux, et tout le reste du mois. Il souligne que dans les médias dominants, une certaine ligne éditoriale fait que les gens intègrent que les journalistes «  ne sont pas de leur côté ». Sur le terrain, le journaliste lambda paie souvent pour des choix éditoriaux qui se font au-dessus de lui.

Quartier libre. Pour qui ? Nord Eclair met d’abord en valeur le travail dans l’édition de la ville du quartier concerné. Les quartiers les plus connus, comme la Bourgogne à Tourcoing, peuvent également se retrouver dans l’édition de Lille. L’idée est de concerner les habitants d’un quartier, de changer le regard des habitants de la ville sur ce quartier, et de changer de prisme journalistique. Le choix a été fait de ne pas publier les pages dans toutes les éditions du journal, car, selon Samir Heddar,  « la vie du quartier de l’Alma n’intéressera pas les habitants de Bois Blanc ». Son de cloche différent du côté de Canal FM. On aurait pu imaginer la force d’une telle initiative pour changer le regard de gens extérieurs à un quartier, les préjugés naissant dans l’ignorance. En radio, tout travail en local est diffusé nationalement. La démarche est alors de ne pas ramener le local à sa particularité, mais de montrer une profondeur et une puissance comparable à n’importe quelle situation nationale. C’est donner du poids à une parole pour ce qu’elle est. Un peu comme, souligne Francine Augier-Rey, l’ethnologue qui, étudiant la cage d’escalier, va au final décrypter tout un monde, tout un système qui gravite autour.

Tous citoyens, tous journalistes ? Des ateliers de formation des habitants des quartiers aux médias, aux techniques de l’information, des rédactions en binôme journaliste/habitant, des blogs citoyens se multiplient sur la toile. Pour Samir Heddar, attention à la confusion des genres. Le journaliste est là pour rapporter de l’info, pas pour la faire. Il n’est pas formateur ni travailleur social. Par contre, il doit aller à la rencontre des gens, les écouter et s’imbiber de leur réflexion. Francine Augier-Rey trouve la richesse de l’information dans le souci de la laisser advenir, de ne pas aller la chercher, prémâchée, dans la bouche des gens. Et avec le travail d’atelier média en prison, ce n’est pas juste la formation des individus qui est en jeu. Le transfert de savoir-faire fait aussi beaucoup de bien au journalisme, car ses enjeux, ses difficultés, ses contraintes sont mieux connues et donc mieux comprises par les gens. Ce n’est jamais du temps perdu : la parole populaire en sort progressivement plus construite. Et chaque mot prononcé prend de la valeur. 

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