Salah

 

Salah, la sociologie pour se nourrir

 Ancien footballeur professionnel, Salah Boughagha a essuyé les tempêtes de la vie. Frère handicapé à gérer, blessure irréversible au genou, psychotropes. Aujourd’hui, c’est un homme de 37 ans, posé et plongé dans la sociologie que l’on rencontre dans le quartier du Nouveau Mons, rongé par un besoin d’expression et de réflexion immense.

 Violence, drogue, insécurité. Les médias en général parlent des quartiers populaires de façon unanime : violence, drogue, insécurité. A croire qu’il n’y a que ça qui existe. C’est révoltant ! On dirait que dans ces quartiers, il n’y a que des gens marginalisés. Pourquoi les médias ne se disent pas d’abord que vivent là des citoyens français, qui ont voté ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux choses positives que font ces gens ? Prenons le collège du quartier. On ne va pas aller voir ce qui s’y passe en réunion de parents d’élèves, voir ceux qui veulent agir sur l’avenir de leurs enfants. On va plutôt faire imprimer, en première page du journal, que « deux jeunes adolescents se sont battus dans la cour du collège ». Comme si ça reflétait la préoccupation première des citoyens. En regardant la télé, en lisant la presse, on a l’impression qu’il n’y a aucun avenir pour nous, que c’est peine perdue. Alors qu’ici, les gens se battent tous les jours pour que leurs gamins aient une vie meilleure. Il faudrait plus de reportages sur ce concret des gens. Ceux qui travaillent cinq jours sur sept, pour qui, pour quoi ? Ceux qui galèrent à payer leurs charges, à élever leurs enfants, quels sont leurs rêves, leurs barrières ? Les jeunes parlent de dignité, de droits de l’Homme, de discrimination à l’embauche, de stigmatisation de quartiers dont la liste est connue de tous. Quand les médias parlent de chômage, d’échec scolaire, d’affrontement avec la police, de dépendance aux services sociaux, se posent-ils seulement la question du pourquoi ?

Attiser le feu. A Marseille, un môme de 11 ans se fait tuer dans une fusillade, et on parle tout de suite d’un « chouffeur ». La force des mots employés donne déjà un caractère à ce qui s’est passé. Alors que le gamin venait juste voir sa grand-mère. Après, on se demande pourquoi les journalistes se font caillasser quand ils se pointent dans les quartiers. Trop de médias véhiculent trop d’images reçues, faussées, généralisantes. Quand on dit banlieue, on voit racailles, barbares à nettoyer au karcher. Mons-en-Baroeul n’est pas seulement la plaque tournante des trafics de stupéfiants. Ici vivent et travaillent des éducateurs, des boulangers, des médecins, des ouvriers, des pédiatres…

 Politiques/quartiers. Le fossé entre le monde des hommes politiques et celui des quartiers est énorme. Ils ne savent pas ce que l’on vit. Il faudrait faire l’expérience et mettre un homme politique dans un HLM, même avec 2000€ par mois. Je parie qu’il ne tiendra jamais. Ici, à Mons, j’en n’ai jamais vu un seul dans le quartier. Ce qui est terrible, c’est que les politiques ne cherchent plus à changer la société, ils briguent un siège. La devise républicaine, au jour le jour, on voit que le gouvernement la trahit. Liberté ? On  est cernés, où qu’on aille aujourd’hui par les caméras et la surveillance. Egalité ? Inopérante. Le fossé existe encore entre hommes et femmes, entre niveaux sociaux différents, et la justice est encore à deux vitesses. Mohammed prendra 3 ans ferme pour un vol de vélo quand David s’en tirera bien, même si tous deux sont Français. Et on assiste à une refonte de la fraternité à grand renfort de traque aux sans-papiers, de délit de solidarité et d’expulsions de Roms.  

 Jeunes/Police. Les médias esquivent toujours les causes de l’affrontement chronique entre jeunes de quartiers et Police. On ne parle jamais des cas où la BAC débarque dans le quartier, en mode cow-boys, pour tomber à quatre sur deux mômes de 13 ans qui jouent au foot. On ne parle pas des fois où, comme pour des dizaines d’autres qui ont ma gueule, je me fais contrôler cinq fois entre la sortie de la gare et l’arrêt de bus. On parle de violence et d’insécurité, mais à sens unique, toujours celui de la Police. Et puis en déballant des faits divers en boucle au journal télévisé, à l’heure où les enfants regardent, la violence devient situation banale.

 La discrimination au quotidien. On ne parle pas de tous les jeunes des quartiers qui ont un BAC+6 et se voient fermer toutes les portes parce qu’en haut de leur CV, il est écrit Mons-en-Barœul. Alors quand en plus, on porte un nom comme le mien… Il y a quelques années, j’ai fait une expérience : j’avais envoyé un CV à une boite, qui m’avait répondu que le poste était déjà pourvu. Deux semaines plus tard, j’ai renvoyé exactement le même CV, mais en remplaçant « Salah Boughagha » par « David Dupont ». Le mec m’a rappelé direct pour un entretien. Quand tu vis ça, tu as envie de tout casser, tu es en révolte, tu te sens sous-citoyen, alors que tu es Français ! Les habitants des quartiers populaires, on ne les entend pas. Ou plus exactement, on ne les fait pas parler. Parce qu’ils disent la vérité. Ils disent que ce qu’ils veulent, c’est juste ne plus se sentir enfermés dans un parcours social dès la naissance. Ils veulent retrouver foi en l’ascenseur social, retrouver leur dignité d’homme et de citoyen. Et ce n’est pas juste en rénovant les bâtiments qu’on va y arriver. C’est beaucoup plus large que ça. C’est ça qu’on a voulu dire avec « Mécontent et pas content », ce documentaire que l’on a tourné sur le quartier. Et d’ailleurs ça n’a pas plu à tout le monde. « Qu’est-ce que c’est qu’être Français ? » Déjà au moment du tournage, je posais cette question. C’était en 2004. Sept ans plus tard, après les révoltes dans les quartiers et la création du ministère de l’identité nationale par Nicolas Sarkozy, j’en suis toujours au même point, sans réponse. Est-ce que c’est avoir une carte d’identité ? Est-ce que c’est éduquer ses enfants ici, aller travailler, aller voter ? Ou peut-être juste avoir la peau blanche ? Qu’on me donne une réponse, j’attends toujours.



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