Maubeuge

Maubeuge : Vox lamentis in deserto

A Maubeuge, les esprits s’échauffent autour des médias après le passage éclair, fin 2009, de l’équipe d’Harry Roselmack au quartier des Provinces Françaises, pour un Sept à Huit spécial « Peur dans la cité ». L’Association Place Publique organise une rencontre dans le quartier de l’Epinette. Dans les discours qui se succèdent et se répondent, un leitmotiv : celui de l’instrumentalisation et du cadrage de la parole populaire, à la fois par les médias et les politiques.

L’explosion de la parole populaire. Safi Hadj, travailleur social et coiffeur intermittent au salon de son frère, revient sur les réunions publiques de l’époque des DSQ (développement social des quartiers), en 1990. 400 quartiers avaient alors été choisis au niveau national, dont Maubeuge, avec le quartier de Sous-le-bois. « Les salles étaient pleines et on a pu voir que quand on laisse la parole libre aux habitants, en groupe, ça part en saucisse », explique-t-il. Les préoccupations majeures concernaient les trottoirs propres, l’éclairage ou le tout à l’égout, les esprits s’échauffaient jusqu’aux dérapages racistes. « Si on donnait la parole plus régulièrement aux habitants, ça n’exploserait pas d’un coup comme ça, le ton serait plus modéré » continue-t-il. La parole confisquée finit toujours par s’échapper, et d’autant plus violemment qu’elle a été retenue. « C'est comme quand quelqu'un a faim, il se rue sur la table! » lance Safi dans un rire bruyant. Nasser Achour revient sur 17 années de travail de son association Place Publique, autour des questions de citoyenneté. Avec l’impression de ne pas être écouté, d’être toujours rattaché à du communautaire. Une sorte d’injonction paradoxale : exprimez-vous librement, mais laissez-nous contrôler tout ça. « Pour exister de manière durable, j’ai dû prendre une étiquette politique » déplore le président de l’association. Mais Place Publique, c’est d’abord un collectif associatif, militant, qui met en avant l’expression d’une parole citoyenne. Cette réflexion indépendante fait peur. Nasser n’hésite pas à parler de clientélisme et d’évoquer les pressions subies par les personnes employées dans les collectivités. « Ventre affamé n’a point d’oreille », rappelle-t-il, en regrettant que la parole des habitants ne se libère qu’à l’extérieur des cadres installés pour la formaliser.

Le rêve tué dans les têtes. Boufeldja Bounoua aborde la question du parcours et de l’orientation des jeunes des quartiers populaires en général. Les chemins tracés d’avance. En revenant sur son propre parcours : master en ingénierie à la Sorbonne, BTS management international, major de promo. « En stage en Allemagne, j’étais considéré à ma juste valeur. De retour ici à Maubeuge, j’étais de nouveau l’étranger » témoigne-t-il. Après une période de plusieurs mois de chômage, il reprend des études dans le social, pour se retrouver aujourd’hui directeur du centre social de l'Épinette. « Pour nous, issus de l’immigration, l’avenir, quand il n’est pas dans des filières techniques, est dans la sécurité sociale  », lance-t-il dans un rire jaune. Tu seras vigile ou animateur sportif. Une logique d’assignation qui peut mener à la violence ou à l’auto-destruction. « L’origine ethnique n’est pas le seul facteur, il s’imbrique évidemment à notre condition de prolo, continue Boufeldja.  J’ai étudié un moment dans le privé, et là-bas, tant que tu as assez d’argent, tu es accepté, qui que tu sois ». Le discours français républicain semble schizophrène, la société violente dans ses promesses d’égalité non tenues.

L’attraction télé. Nasser Achour revient sur l’après-Roselmack aux Provinces Françaises. Et sur les réactions des habitants interrogés par les journalistes lors du reportage : « Je voulais passer à la télé, alors je lui ai dit ce qu’il voulait entendre ». Dans les quartiers populaires, être dans le journal reste valorisant « en soi », quelque soit l’image renvoyée. La télévision a une sorte de pouvoir d’attraction : elle concentre critique et idolâtrie. Même si depuis Coluche, on sait bien qu’on n’y dira jamais la vérité, car il y a trop de monde devant l’écran. « Quand les médias arrivent dans un quartier, c’est tellement exceptionnel qu’il n’y a souvent que deux options : l’accueil à coup de pierres, ou l’occasion d’enfoncer le clou sur la noirceur d’un quartier », explique Nasser Achour. Dans les quartiers, les politiques comme les médias sont dans une philosophie « one shot », sans vision de long terme, explique le président de Place Publique. En 2005, pendant 21 jours, 400 quartiers se soulèvent dans la France entière. Déferlement médiatique, affolement politique. Et après ? Rien. Vox lamentis in deserto. « Le prochain crash va être énorme, parce que ce ne seront plus juste des jeunes en colère, mais des citoyens qui tous ensemble diront ça suffit. » lance-t-il.

Manque de temps. Safi Hadj décrit l’info comme un produit fast-food. Produire vite, être accrocheur. Des sujets « marketing », comme l’insécurité, l’islamisme, la drogue, avec une focalisation sur une catégorie précise de la population. Ce qui manque, c’est le temps. Le temps de l’explication, le temps qui permet de sortir d’une logique de pure consommation. Les médias sont des outils connus, reconnus, diffusés. Pour le citoyen lambda, d’un quartier populaire ou non, c’est une référence. La télé a un effet de vérité immédiate, avec des images et des mots chocs qui s’ancrent dans les consciences. Un homme bat sa femme. Les médias locaux titrent « un imam bat sa femme ». Quand on le connait, on sait qu’il s’est auto-proclamé imam mais qu’il n’en est rien. Pour les lecteurs, l’article fait vérité. Idem pour la majorité des faits divers : si un acte délictueux est commis, qu’il soit traduit en justice. Pourquoi lui associer un sens généralisateur ? Comme quand les médias parlent d’un maghrébin qui a commis un délit. « Pourquoi toujours ramener aux origines ce qui n’a pas lieu d’être ? Parlons d’un délinquant, un point c’est tout » s’indigne Safi.

Des talents inexploités. Boufeldja Bounoua revient sur une information diffusée par Wikileaks, en décembre 2010. Des notes de l’ambassade américaine datant de 2005 et 2007, questionnant l’échec du modèle d'intégration français. « Dans les grandes lignes, ça disait : Vous, la France, vous vous fragilisez parce que vous discriminez fortement, vous vous affaiblissez en vous passant de talents » explique le travailleur social. Les Etats-Unis, eux, l’ont bien compris, et mènent en France depuis 2007 une stratégie d'engagement envers les minorités, avec des officiers formés spécialement  sur la question. Du recrutement ciblé dans les quartiers, pour aller chercher le potentiel. « En France, à force de reléguer quelqu’un à son nom, à force de le dévaloriser, c’est l’effet pygmalion », déplore Boufeldja. Sans angélisme ni diabolisation, les médias doivent trouver un équilibre pour arrêter de produire de l’amalgame sur les populations des quartiers populaires. Des sujets comme le machisme, l’insécurité ou la drogue ne sont traités que dans les quartiers populaires, alors que les enjeux sont globaux. Pour les combattre, il faut les élargir, les déterritorialiser.

La mixité sociale. Safi Hadj finit par évoquer le leurre de la mixité sociale. Au fil des rénovations, les loyers montent, et les plus précaires doivent partir. « La politique de la ville s’en prend au physique, au visible. On rénove, mais on ne s’attaque pas à la cause profonde de la ségrégation : l’anxiété sociale », explique-t-il. Aujourd’hui les gens se sentent enfermés dans des destins écrits d’avance. Le quartier que l’on habite, nos voisins, les amis des enfants que l’on a ou que l’on aura demain, tout cela trace des routes, des destins. On parle de mixité sociale, mais nul ne veut s’extirper de l’entre-soi. 


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