Chez Salah

« Chez Salah », café corsé

Sa maison se dresse comme un phare, une lueur humaine qui ne faiblit pas malgré l’assaut des grues et des bulldozers. Une façade de rondins, comme un radeau auquel Salah s’accroche, tant bien que mal, pour survivre. A la frontière de Roubaix, Tourcoing et Wattrelos, son antre est la dernière mémoire vacillante d’un quartier populaire aujourd’hui rasé : la zone de l’Union.

En 1949, Salah quitte l’Algérie, destination l’hexagone. C’est presque 20 ans plus tard qu’il ouvre son café, en plein cœur du quartier de l’Union. Entouré de nombreux commerces, d’usines en pagaille. Ameublement, parpaings, teinture, ressorts. La métallurgie, mais aussi la brasserie Terken, au bord du canal, ou le peignage de la Tossée, sur le boulevard qui relie Roubaix à Tourcoing. Les dernières à avoir mis la clef sous la porte. Aujourd’hui, les ouvriers sont partis chercher du travail ailleurs.

Car le quartier de l’Union n’a pas le choix. Un grand destin l’attend, loin de son passé industriel. Pôle européen des textiles innovants, pôle économique de l’ancienne gare de marchandises, pôle image-culture-médias, parking géant, stade de Roubaix,  création de logements de qualité,  espace de sports et loisirs, parc de 15 Ha… Un projet ambitieux et ultra-médiatisé. Depuis 2004, les anciennes habitations ont été rachetées puis démolies par l’EPF (Établissement public foncier). Aujourd’hui, parmi les  400 immeubles et les 260 maisons d’habitation d’hier, Salah est l’un des derniers.

Plus d’habitants, plus de commerces. L’équation est simple, mais Salah n’a pas l’esprit mathématique. Il continue à servir ses bières pression et son café. Chez lui, payer sa consommation relève du défi. Le chiffre d’affaire, les offres d’EPF, Salah n’en a que faire. « Ici, c’est plus qu’un café, plus qu’un métier. C’est toute ma vie. Je ne partirai jamais ». Sa résistance, il l’a construite aussi à travers les médias. C’est en partie grâce à eux qu’il tient. Qu’il parle, qu’il est écouté. Toute une vie qui s’étale dans les coupures de presse, des photographies jaunies ou encadrées et affichées fièrement sur le mur usé, des DVD de reportages télé, autant de témoins de sa lutte acharnée, de sa résistance à la destruction d’un quartier populaire dont il est le dernier survivant.  « Au comptoir de l’irréductible Salah », titre un article que le vieil homme brandit tel un trophée, canne salutaire de sa dignité.  

Alors depuis 5 ans, il reste seul, vaille que vaille. Ses enfants, quelques habitués continuent de pousser la porte. Mais de 7h à 3h du matin, l’étirement du temps et l’ennui se font sentir. Ses nouveaux voisins, ce sont les Roms et leurs caravanes. Alors qu’il nettoie son comptoir, une petite voisine frappe au carreau, portable et chargeur à la main. Pas un mot, pas un geste. Le regard suffit. Salah s’avance et branche l’appareil à la prise murale, bordée de vieux souvenirs ramenés par les clients-amis. Hors du temps, hors de la dictature de l’argent, Salah vit au son usé d’un vieux Juke-Box de 71 qui chante de vieilles romances fanées. « En Amour il faut toujours un perdant » fredonne une voix rayée à l’accent italien. « Un jour, ils me trouveront allongé derrière le comptoir. Là, mes enfants feront ce qu’ils voudront. Mais en attendant, je suis là, et je ne bougerai pas » répète Salah. Sous son crâne dégarni, derrière sa rangée de dents dorées, figée dans le vide de la salle, la mémoire du quartier a soudainement les yeux qui brillent.

Émission Radio: Chez Salh mémoire d'un quartier  à Roubaix

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