Bachir et Salah

 

Bachir et Salah. Les Biscottes et la fausse barbe

Bachir Djebien, sa femme et ses 13 enfants vivent à Lille Sud depuis 1974. Ils ont été les derniers habitants des Biscottes, ces deux tours de 18 étages devenues symboles du quartier jusqu’à leur destruction, en 1989. Ce quartier, ce « village » et son lien social, ils l’aiment. Ils ont bataillé pour pouvoir rester. Rester pour ne pas avoir à reconstruire sa vie, à refaire ses preuves ailleurs. Bachir a travaillé dans la métallurgie puis le textile et a pris sa retraite en 2000. Son fils Salah a 41 ans. Il est animateur sportif sur le secteur, option football et boxe. Il témoigne.

Un quartier comme les autres. Je souhaiterai qu’on parle d’ici comme d’un quartier normal, avec ses hauts et ses bas. Un quartier qui n’a pas de problème aujourd’hui, ça n’existe pas. Partout, ça deale, il y a des braquages, surtout en centre ville. A Neuilly, tu ne peux pas poser ton vélo sans l’attacher. Le problème des banlieues, c’est qu’elles n’ont pas de lobby comme les commerçants du centre-ville. Ici, il n’y a pas d’élus, pas d’intérêt à défendre. Qui nous défend à part nous même? Alors l’image se noircit. Et nous, à l’intérieur, ça nous déchire.

Police-journalistes. Il suffit de lire le journal pour se rendre compte que la police a son réseau de journalistes. « Je t’informe le premier et tu passes ma version », en gros. Ce qui fait le plus mal, ce sont les mots chocs, les termes vendeurs. On va parler d’un fait divers « à proximité de Lille Sud » au lieu de dire « faubourg de Béthune » ou encore « dans les banlieues lilloises » même si clairement, on ne peut pas parler de banlieue à Lille. Ça nous colle à la peau et les clichés sont entretenus. En 2000, quand Riad Hamlaoui, un jeune de 25 ans, est tué par un policier sur le secteur Balzac, la Voix du Nord parle d’abord d’un jeune qui tentait de voler une voiture. Ici, tout le monde sait qu’il s’agissait d’une voiture épave, un squat de jeunes. Il ne pouvait pas y avoir tentative de vol. Mais c’est passé et le policier n’a eu que deux ans de sursis, avec mutation. Dans le quartier, il y a plusieurs histoires douloureuses de ce type, et une impression que la vraie information ne passe pas.  

Le bidonnage. Ce fossé entre la vérité et ce qui est véhiculé aux masses par les médias, on l’a souvent ressenti. Par vagues douloureuses de manipulation, de grossissement. Je ne fais pas de caricature. Un journaliste est avant tout un être humain, il a des directives de ses responsables et de ceux qui recherchent le sensationnel. Mais les faits sont là. En 1994, un journaliste faisait un reportage dans le quartier au moment de la « chasse aux dealers » : je me fais interviewer, et le journaliste m’arrête au bout de quelques phrases en me demandant de me mettre à parler « comme un jeune de quartier ». La même année, dans « La marche du siècle », sur France 3, j’étais l’un des trois jeunes « beurs » lillois à qui l’on a rajouté une barbe à la palette graphique. D’abord utilisée sans retouche pour illustrer une émission sur la banlieue, la photo ressort trafiquée un an plus tard pour une émission sur l’intégrisme. J’ai reçu tout de suite les excuses de l’émission, mais le mal était fait. Les images, la télé en particulier, ont un effet direct de vérité sur les gens. A long terme, ça peut aussi jouer sur l’emploi : à Transpole par exemple, des enquêtes sociales sont menées sur les futurs employés. D’autre part, les habitants des quartiers sont sans cesse ramenés dans les médias à leur origine, à leur condition de jeune de banlieue. On l’a bien vu lors des manifestations d’étudiants contre les retraites. Les journaux titrent « les banlieues descendent dans la manif » alors que ce sont d’abord des jeunes, des étudiants. Qu’ils dérapent ou non, c’est une autre question.

Un potentiel inexploité. Il y a des facettes merveilleuses dans le quartier. Dans l’immeuble, il y a des blacks, des polonais, des chinois, des maghrébins, des français de souche. Et il n’y a pas de bataille de nationalités ou de cultures. Pourquoi là-haut ça ne marche pas comme ça ? Il y a aussi un potentiel très riche et inexploité, notamment au niveau sportif. On a des mômes qui font des prouesses. S’ils étaient correctement pris en charge, avec les bonnes infrastructures, les américains pourraient remballer leur tenue d’athlé. Mais on préfère acheter des gens des millions à l’étranger plutôt que de mettre un pied dans les quartiers pour voir ce qui s’y passe. Les politiques noircissent la banlieue à des fins électoralistes pour s’y pointer en mode Zorro. Au final, ce sont toujours les mêmes qui prennent les claques. 


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