Morad

 

Morad : l’amertume d’un militant

 
Morad est né au Maroc, arrivé en France à 2 ans et demi pour rejoindre son père, travailleur textile dans la région. Il a grandi à Mons-en-Baroeul. Lycée européen Montebello, éco-gestion, master en comemrce international, Morad enchaîne les expériences de stage aux Etats-Unis, en Espagne et au Canada. Après un an et demi de recherche d'emploi, il décide de créer sa propre boîte, un site internet de graphisme.
C'est par un collectif, "Article Premier", fondé au lendemain des révoltes urbaines de 2005, que ce chef d'entreprise décide de dénoncer des pratiques discriminatoires qui ont la peau dure. Le but, se faire entendre pour que la loi et les mentalités évoluent. Aujourd'hui, on entend le constat amer d'un militant face à l'immobilisme politique.
Le collectif « Article Premier ». Le collectif s’est créé en 2006 sur la base d’un constat : le décalage entre l’analyse politique et médiatique des révoltes et la réalité vécue sur le terrain. Le refus choquant de questionner les causes des révoltes, de reconnaître les discriminations vécues par les habitants des quartiers populaires. La variable sociale joue son rôle, mais la variable raciale s’y ajoute, comme une double peine. Il existe en France une ségrégation de fait pour les jeunes des quartiers issus de l’immigration : 5 fois moins de chance de trouver un emploi, les contrôles policiers au faciès, les difficultés pour l’accès au logement, la non-représentation au sein des médias. Le but du collectif était de mettre à jour, dans un ouvrage, ces pratiques discriminatoires, qui touchent toutes les sphères de la vie sociale, et de proposer des modes d’action pour les éradiquer.

Immobilisme politique. Devant Euralille, il y a un panneau quasi  transparent auquel personne ne fait attention. Dessus, une phrase de Willy Brandt, qui dit : « Ne l'oubliez jamais : celui qui laisse commettre une injustice ouvre la voie à la suivante ». En France, on discrimine ouvertement, et cela n’empêche personne de dormir. Si chacun était conscient qu’il avait un devoir par rapport à la collectivité, on avancerait. En 83, il y a 27 ans, des gens marchaient déjà pour la fin des discriminations et l’égalité de tous les citoyens. Aujourd’hui, la situation n’a pas évolué. Le CNRS publie une étude sur les contrôles au faciès, en affirmant que les têtes colorées ont huit fois plus de chance de se faire contrôler. Les discriminations ne sont pas un problème de gauche ou de droite. Le PS se présente comme ouvert sur la question, mais dans les 100 propositions de Ségolène Royal aux dernières présidentielles, il n’y en avait pas une s’adressant aux discriminations. Dans le débat public, on présente l’immigration comme le problème national. On met en avant le choc des civilisations pour ne pas adresser le vrai problème : celui des discriminations territoriales et raciales, pour garder immaculée la vitrine républicaine. En 2005, on décrète l’état d’urgence à cause de voitures brulées, alors qu’on devrait le décréter pour mettre en place immédiatement l’égalité entre tous les citoyens. Il faut des dirigeants honnêtes, prêts à faire un constat d’échec et à trouver des solutions pour avancer. Au lieu de ça, on se voile la face et on propose des mesurettes. La Halde compte moins de 100 employés, alors qu’en France 80% des entreprises pratiquent la discrimination. C’est comme combattre un feu de forêt avec trois pompiers. La solution, c’est un vrai projet de loi contre les discriminations.

La question des médias. Dans les médias, surtout télévisuels, les jeunes les plus médiatisés sont les plus violents. Les stéréotypes s’enracinent car ils sont vendeurs, et les journalistes ne veulent pas autre chose. Peu s’intéressent réellement à ce qui mène ces jeunes sur la pente de la violence. A décrypter les méandres de grandes questions de société comme la délinquance, l’échec scolaire, les relations jeunes-police. Le plus souvent, le recul et l’investigation cèdent la place au fil AFP et à l’agenda politique. Le reste du temps, c’est avec la BAC que les journalistes sont embarqués. Conséquence : s’il n’y a pas de fait divers, pas d’article. Quand le tout négatif devient flagrant, on balance une couche de positif en faisant le portrait d’un petit beur entrepreneur qui a réussi, dans mon genre. Et le tour est joué. On reste dans la caricature, sans apporter aucune analyse globale des enjeux, des mécanismes à l’œuvre. La télévision donne l’impression que les habitants des quartiers populaires, pour la majeure partie issus de l’immigration, refusent de s’intégrer, rejettent la France et ses valeurs. Mais si on dit « nique la France », c’est peut-être parce que tous les jours, elle nous répète que l’on ne fait pas partie de la famille.

La question des contrôles d’identité. L’attitude de la police en France est au cœur des problèmes des quartiers populaires. Elle démontre une politique raciste de la part de l’Etat. Des contrôles répétés, sans justification, sans procès-verbal, des actes devenus anodins. La décision du tribunal de Bobigny, contestée par Brice Hortefeux, n’est que le sommet d’un énorme iceberg des comportements policiers. L’humiliation quotidienne des contrôles, c’est surtout pour établir un rapport de force. Contrôler quelqu’un, c’est dire : « attention, je suis là et j’ai le pouvoir sur toi ». En France, les pratiques sont très peu encadrées. Je ne suis pas un délinquant, j’ai un Bac+5 et je suis chef d’entreprise, mais je déteste la police. Dans la presse, rien sur l’illégalité de ces contrôles. Juste des reportages sur le « difficile travail de la police » dans les quartiers, « ces zones de non-droit ».

La difficulté de fédérer les collectifs. Le changement politique ne peut passer que par la mobilisation de collectifs. Il en faudrait partout en France, fédérés par un collectif national. Le débat, c’est bien, mais il y a un moment où il faut envahir l’espace public, comme pour le CPE. Organiser des manifestations régulières, créer une commission pour faire du testing de boîtes de nuit, d’agences immobilières, déposer des plaintes, des recours au préfet pour d’éventuelles fermetures administratives. Mais lorsqu’il faut se jeter à l’eau, les volontés sont plus rares. « Article premier » en est mort en juin dernier. Après mes rêves de débuts de militance, j’ai fini par découvrir la réalité de l’inertie, de l’immobilisme. Faire bouger les gens, notamment les jeunes, c’est compliqué, et on se retrouve toujours entre militants convaincus. Le gros problème, c’est le manque de relais. Il y a déjà eu plusieurs éditions du « forum social des quartiers populaires » pour fédérer les actions et la réflexion. Les rencontres et les discussions sont intéressantes, mais après, chacun finit par repartir de son côté. Il n’est pas facile de garder une cohésion ni de trouver l’énergie pour ce travail de titan. Il faudrait que les militants soient salariés, qu’ils puissent consacrer toutes leurs journées à l’action, alors qu’ils s’investissent par conviction tout en travaillant par ailleurs.

Agir à sa petite échelle. Aujourd’hui, je ne regrette rien, mais mon constat est amer. J’ai pour projet de me mettre au documentaire et de travailler sur la question des contrôles d’identité. J’ai un petit bagage en audiovisuel, avec les ateliers à Mons et un projet auquel j’ai participé en Palestine, dans un camp de réfugiés. Je veux aussi alimenter un blog, sur le principe d’un journal que je tenais au lycée, qui s’appelait « l’idéal en action ». Je tenterai de revenir sur des problématiques de société sous-traitées ou biaisées : la question policière, la dérive sécuritaire, les libertés. Ce qui est crucial pour moi, c’est d’évacuer le concept d’étranger ou d’identité nationale. Tu es né sur une planète, elle t’appartient. Il y a un an, j’ai créé une association de récolte de fonds pour les enfants atteints du Noma au Mali. J’ai été à Bamako en janvier, et je vais au Burkina Faso en mars. Je veux prendre des initiatives concrètes, personnelles, j’en ai marre d’attendre tout le monde. Au Mali, on se rend compte de ce qui est vraiment important pour l’homme.

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