Farhad

 

Farhad, l’explosion d’une parole confisquée

Farhad Faghih est arrivé en France après la révolution iranienne, en 79. Comme tous les jeunes de sa génération, il a eu la possibilité de sortir de son pays pour étudier. Plutôt que les Etats-Unis, il a choisi la France, « patrie des droits de l’homme ». Après des études de français, de biologie, de gestion du personnel et de droit, il enchaine les petits boulots et finit il y a six ans par se mettre à son compte, artisan taxi à Mons-en-Baroeul. Foot, cinéma et politique : le triptyque sacré de cet auditeur passionné de Daniel Mermet et de RMC foot, qui évoque, les yeux pétillants, la vie de Vanessa Redgrave.  

Je reste un étranger. J’ai beau avoir obtenu la nationalité Française en 91, je ne suis toujours pas considéré comme Français. Que ce soit en Iran ou ici, je reste l’étranger. On me l’a fait comprendre par les mots, et tous les autres moyens imaginables, notamment les refus de formation ou d’emploi. Pour moi, la devise française est trompeuse. L’article premier de la déclaration universelle des droits de l’Homme est une imposture, dans le monde entier. Les hommes, de fait, ne naissent pas libres et égaux en droits. C’est un bel idéal que l’Etat ne défend pas comme il le devrait.

S’exprimer par le documentaire. « Mécontents et pas contents », « Angles morts » et « L’ascenseur ». Trois projets vidéo, documentaires et fiction, ont été réalisés depuis 2004 dans mon quartier, le Nouveau Mons, portés par l’équipe du club de prévention Azimut et le collectif « Pensées d’images ». On était encadrés par deux réalisateurs professionnels, Mehmet Arikan et Nadia Bouferkas. C’était d’abord pour moi une occasion de m’exprimer. Quand on me tend un micro, je parle toujours négativement, je dis d’abord ce qui ne va pas. Mais c’est parce que la parole nous est tellement confisquée que lorsqu’elle peut enfin sortir, elle explose. En réalité, mon discours n’est pas l’image réelle de ma vie. Au quotidien, il y a beaucoup de bon, de belles rencontres, de moments forts autour de projets fédérateurs. Mais nous, habitants des quartiers populaires en général et d’origine étrangère en particulier, nous sommes la plupart du temps silencieux, décrits comme « une classe à part », sans intelligence. Avec Memeth et Nadia, on a eu notre mot à dire, notre réflexion à apporter sur la durée. Il y a eu plus d’un an de discussions, et ça a continué pendant la phase de tournage.

Censure. Sur les chaines généralistes, on nous donne la parole à des fins électorales. On a conscience de l’instrumentalisation : on hisse un ou deux représentants dociles, on les place en faire-valoir sur une liste électorale. Mais prendre un maghrébin sur une liste, ce n’est pas aller voir ce qui se passe au quotidien dans les quartiers. En Suède, aux Pays-Bas, les étrangers sont réellement dans les conseils municipaux, ils peuvent voter. Ici, beaucoup d’habitants n’ont pas la nationalité Française et ne peuvent rien dire alors qu’ils vivent, travaillent ici, participent à la vie économique et sociale de leur pays. D’autre part, la télévision, et les médias en général, opèrent nécessairement une sélection, un tri, choisissent leur angle d’approche. Avec nos films on voulait, une fois n’est pas coutume, opérer nous-mêmes ces choix. Contrôler ensemble la construction de la parole. Et pourtant, il y a eu des passages censurés, après coup. On a dû retirer certains propos, et ça me reste encore en travers de la gorge. Aujourd’hui, les associations semblent jouer un rôle de soupape : la vapeur sort, calme le jeu, on accorde des subventions à droite à gauche pour que les gens puissent s’exprimer, mais surtout, on fait en sorte que tout cela ne soit pas trop entendu.

Le problème de la diffusion. J’ai participé à ces films parce que c’était une occasion d’être entendu par les décideurs, locaux mais aussi nationaux. Mais ça reste toujours lettre morte. Pour moi, ça n’a rien changé. J’aurais voulu que le film soit diffusé dans beaucoup plus de quartiers, sur de grands médias, pour changer la perception des gens, faire évoluer les représentations sur notre quartier et les habitants des quartiers en général. Ça a marché, mais de façon trop réduite. A Tours par exemple, on l’a diffusé devant une audience mixte qui comportait des villageois. Ils se sont sentis concernés, ils se sont retrouvés dans le propos du film. Ce qui m’intéresse, c’est que le film soit montré à des gens qui ne connaissent a priori pas le problème, et qui prennent conscience de notre réalité. Lorsque le documentaire a été primé au festival de la Charnière, on a pu faire une projection devant des cheminots, qui au début ne croyaient pas à ce que l’on disait. Il y a eu des échanges, des évolutions de mentalités. Le film a été tourné à Mons mais il parle d’une réalité qui se retrouve dans les quartiers Nord de Marseille, ou en Seine St-Denis. Il a été tourné en mai 2004, avant l’éclatement des révoltes urbaines en 2005. En cela le film était visionnaire. D’ailleurs, le film de Yamina Benguigui, tourné deux ans plus tard et couronné de succès, n’y a pour moi rien apporté de nouveau.  

Le pouvoir est à Neuilly. Le pouvoir est toujours entre les mains de la « haute ». Dans le gouvernement actuel, six des ministres sont de Neuilly. Et ceux qui ont grimpé les échelons l’ont souvent  fait en marchant sur le dos des autres, sans jamais se retourner. Ce qu’on appelle la droite et la gauche classiques se fréquentent dans les mêmes lieux, les mêmes écoles, les mêmes restos, les bancs de l’assemblée, et tous cherchent à perpétuer le système tel qu’il est. Je voulais écrire un livre sur « l’énarchie ». L’ENA, c’est une école de formatage complet pour le système. Une fois sortis de là, certains vont au PS, d’autres à l’UMP, mais la pensée reste du même moule. Par ailleurs, l’extrême gauche est rabattue à l’état de vote contestataire. Comme si on n’avait pas le droit de parler de la réalité du terrain. Seule l’extrême gauche, la vraie gauche d’hier, propose un changement radical de politique pour les quartiers. Mais son poids médiatique est dérisoire. On ne lui donne la parole que pour grappiller quelques votes au PS. 

Émission Radio: Farhad Faghih le Taximan

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