Axiom

 

Axiom : une vérité qui se passe de démonstration

Axiom, aka Hicham Kochman, est né en 1975 dans le quartier de Moulin-Belfort, à Lille. Après ses débuts au sein du groupe lillois Mental Kombat, sa notoriété explose à la suite des révoltes de 2005 lorsqu’il sort sa « lettre au président ». Il s’engage alors auprès de l’association ACLEFEU, dont il devient porte-parole. Fana de marketing, il investit la toile, les disques et les plateaux télés pour imposer les banlieues dans le débat public. Son nouvel album sort mi-mars 2011. 

L’affaire du Point et ses conséquences. Je connais Abdel car nous avons tous deux été militants à ACLEFEU. Mais son initiative était personnelle. Ayant l’habitude dans le 93 de recevoir des journalistes en tant que fixeur, il s’est rendu compte qu’il y avait un vrai foutage de gueule, il a voulu dénoncer les pratiques en cours. J’ai découvert la vidéo par facebook et Arrêt sur images. Dès que j’en ai eu vent, j’ai cherché à le protéger, parce que les médias ont un côté très rouleau-compresseur, je l’ai vécu avec ma « lettre au président ». Souvent les gens des quartiers n’ont pas accès à la machine juridique, ils peuvent se faire balader assez facilement, faute de moyens ou de réseaux. Ils n’ont pas forcément le verbe pour se défendre, le code de langage télévisuel. Après on peut discuter pendant des heures autour de la méthode qu’il a employé, mais ça a le mérite de faire parler de la question et de faire avancer le débat. Le Point s’est rendu compte qu’il n’avait pas affaire à des rigolos, ce qu’ils ont cru au début. Des réunions ont débouché sur un engagement de leur part à participer, en 2011, à un colloque autour du rapport médias-banlieues. Plus largement, du rapport entre la société et la banlieue, avec des invités du monde politique et culturel. L’idée est d’organiser la rencontre comme une commission parlementaire, pour mettre les médias face à leurs pratiques envers des gens dont la vie a été brisée par des reportages. Les journalistes ont un gout prononcé pour l’autocritique, mais ils la mettent rarement en application. Là, l’objectif est d’en tirer une matière pédagogique sérieuse pour impacter les pratiques présentes et futures, en agissant avec les patrons d’écoles de journalisme, notamment. Il y a un mouvement plutôt positif, avec les modes de recrutement qui évoluent.

Réflexion autour de la méthode journalistique. Ce n’est pas un problème de journalistes. C’est un problème de méthode. Quand le journaliste reçoit une dépêche AFP à 8h du matin, il est décalqué, en retard, il arrive dans sa rédaction, avec la pression du rédac chef, il a une heure pour mettre en place ses idées, prendre son répertoire, appeler Mouloud : « t’as pas un musulman qui refuse qu’un médecin touche à sa femme ? ». Mouloud : Ah non, j’en ai un mais c’est sa femme qui refuse.  « Non, ça m’intéresse pas, faut que ce soit le mec ». Etc. J’exagère à peine. Ma critique ne porte pas sur les journalistes, mais sur le journalisme tel qu’il est pratiqué en France. Pour certains, il faudrait des journalistes spécialisés de la banlieue comme il y en a pour la guerre ou le troisième âge. Je pense qu’il ne faut pas segmenter. La banlieue, on l’a isolée, pour en faire un territoire à part culturellement. Quand « ni putes ni soumises » font du mâle en banlieue en érigeant le mec comme d’emblée machiste, on est dans le faux, et c’est un peu le mythe du sauvage. C’est loin, la brousse, c’est l’inconnu. Il y a une approche ethnocentrique, presque coloniale de la banlieue. Il y a aussi le problème de l’accointance avec le politique. Il y a trop de parti pris, pas d’indépendance sérieuse des médias. Sinon pourquoi Médiapart ? Pourquoi le Bondy Blog ? Pourquoi Presse et cité ?

Un manque de vision globale. On parle d’une fracture journalistique, mais il s’agit en fait d’une fracture politique. Au sens grec du terme : une fracture de la cité, de la communauté française telle qu’elle est constituée. Le problème des banlieues n’est ni de droite ni de gauche. C’est une problématique républicaine.  Il y a des citoyens de seconde zone, il y a des citoyens invisibles et d’autres plus que visibles. C’est l’idée républicaine qui part en fumée. Les médias en sont et la victime et les coupables, parce qu’ils ont une responsabilité sur les représentations. La fracture est générationnelle, économique, sociale et culturelle, la banlieue n’est qu’un élément d’une fracture globale.

L’art, un média à part entière. Je suis né à Moulin-Belfort, et on n’y fait pas de la musique classique. Le rap, je l’ai pas choisi, il fait partie des murs. Je suis écouté dans les banlieues, mais aussi en dehors, par des jeunes et aussi des parents, grand parents qui achètent l’album pour leurs mômes. J’ai beaucoup abordé les problématiques sociales par le biais de l’art. C’est un outil de communication et de promotion des idées important, c’est le virus le plus destructeur qu’on ait inventé. Camus disait : « la forme la plus haute de l’art c’est la révolte ». Aujourd’hui, je m’éloigne de la revendication par le rap, mais je reste en révolte, même si je suis de plus en plus pragmatique, en mettant en place des alternatives avec mon association, Norside. De plus en plus, je me demande si je ne serais pas plus utile ailleurs. La politique m’attire, dans le sens de l’action politique, pour dépasser le stade de la militance. Parce que la génération active, c’est nous, la jeunesse des quartiers.  

Un potentiel invisible et inexploité. Je sais m’exprimer dans des termes soutenus. On ne reconnait que cette forme d’expression, c’est elle qui légitime les propos. A partir du moment où t’as un gars qui dit « Wa t’as vu, wa t’as vu, c’est trop la zerm », d’emblée sa parole ne vaut rien. On ne parle pas de ces « wa t’as vu » qui sont partis en Chine et qui ont fait fortune. J’en connais plein. On ne parle pas de ces « wa t’as vu » qui montent leur boîte en banlieue là où même Leclerc a du mal à s’implanter. On ne va pas parler de ces « Wa t’a vu » du côté de l’intelligence, qui existe en dépit du langage. Pourquoi ? Parce que ça remet en cause toute une vision culturelle du savoir et de l’intelligence. Economiquement, on n’a pas su relever le défi de la banlieue. On a échoué à y mettre les meilleurs profs, à proposer autre chose que des filières techniques. Dans un système qui prône l’égalité, on en arrive à reproduire les inégalités. On n’a pas su y placer des projets innovants pour mobiliser une force vive incroyable. Les américains, eux, l’ont bien compris et ils viennent recruter dans nos banlieues.  

Les bavures policières. Tous les soulèvements en banlieue ont découlé d’une bavure policière. Derrière, le problème majeur, c’est le contrôle d’identité, une spécificité Française. A force de frapper au lieu de venir panser, à force de contrôler toujours les mêmes têtes en humiliant du matin au soir, cette police, aujourd’hui, on la déteste. On subit la merde, ça créée des violences énormes, et on nous demande d’être paisibles. La psycho-parano, c’est finalement dans les deux sens. C’est « t’as une casquette, donc tu vends du shit » mais ça devient aussi « t’as un uniforme bleu,  donc t’es un connard ». Quand tu vois l’affaire de Zied et Bouna ou celle de Villiers-le-Bel, toujours pas tranchées, quand tu vois l’issue de celle de Riad Hamlaoui, évidemment ça fait bondir. 


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